Quand le voile se lève
Et si notre perception du réel n’était qu’un niveau parmi d’autres ?
Il existe des questions que nous pouvons laisser derrière nous une fois qu’une réponse satisfaisante a été trouvée.
Et puis il en existe d’autres qui semblent accompagner l’humanité depuis qu’elle est capable de s’interroger sur sa propre existence.
Qu’est-ce que le réel ? De quoi sommes-nous faits ? À quoi appartenons-nous ?
Et surtout : la portion du réel que nous sommes capables de percevoir et de décrire suffit-elle à nous renseigner sur la totalité à laquelle nous participons ?
Ces questions conduisent à une interrogation plus vaste encore : et si le niveau depuis lequel nous percevons le réel n’était qu’un niveau parmi une multitude d’autres ?
Une précision essentielle
Cette interrogation appartient d’abord au domaine de la métaphysique.
Non pas au sens d’un discours détaché de toute connaissance scientifique, encore moins comme un ensemble d’affirmations sur un monde invisible qu’il suffirait de croire.
La métaphysique peut être entendue ici dans son sens philosophique premier : l’interrogation sur la nature du réel, sur ce qui existe et sur les relations entre les différentes formes d’organisation que nous pouvons y reconnaître.
La physique, la cosmologie, la biologie, les neurosciences ou encore les sciences de la complexité peuvent intervenir lorsque leurs connaissances permettent d’éclairer cette interrogation. Mais elles ne peuvent être utilisées pour leur faire dire ce qu’elles ne disent pas :
- Une hypothèse philosophique reste une hypothèse philosophique.
- Une analogie reste une analogie.
- Une possibilité reste une possibilité.
Cette distinction est essentielle, car réfléchir aux limites de notre connaissance ne signifie pas abandonner toute exigence de rigueur.
Une intuition simple
L’interrogation peut être formulée à partir d’une image très simple.
Considérons une cellule appartenant à un organisme.
Elle constitue une unité réelle. Elle possède une organisation, une frontière, des échanges, une histoire, des fonctions.
Et pourtant, elle participe simultanément à une réalité qu’elle ne pourrait peut-être jamais percevoir dans sa totalité : l’organisme auquel elle appartient.
Cette image conduit à une question essentielle :
Une réalité peut-elle participer à une organisation qu’elle est incapable, depuis sa propre position, de percevoir dans son ensemble ?
Nous savons que cela est possible au niveau de l’exemple considéré.
Mais une seconde question apparaît immédiatement :
Jusqu’où ce principe peut-il être étendu ?
Il serait tentant d’en tirer aussitôt une conclusion spectaculaire : si la cellule appartient à un organisme, peut-être l’être humain appartient-il lui aussi à une sorte d’organisme gigantesque.
Ce raisonnement serait beaucoup trop rapide.
Une analogie structurelle ne constitue pas une preuve d’identité. Une galaxie n’est pas une cellule au sens biologique du terme, pas plus que la toile cosmique n’est, à notre connaissance, un cerveau.
Mais l’existence de structures organisées, de réseaux et de relations entre leurs constituants ne peut être écartée comme une simple ressemblance visuelle.
Ces analogies peuvent précisément nous inviter à rechercher si certains principes d’organisation se retrouvent à des niveaux très différents du réel, sans conclure pour autant qu’ils sont de même nature.
Un réseau cosmique n’est pas un cerveau simplement parce que certaines représentations peuvent évoquer des réseaux neuronaux.
Une organisation n’est pas nécessairement vivante ou consciente parce qu’elle est complexe.
L’image de la cellule n’est donc pas un modèle du réel.
Elle ouvre une question.
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Des niveaux sans direction absolue
Notre expérience nous conduit naturellement à ordonner le monde.
Nous parlons du petit et du grand, de l’intérieur et de l’extérieur, du haut et du bas.
Nous plaçons l’atome sous la cellule, la cellule sous l’organisme, l’individu dans la société, la planète dans un système planétaire, le système planétaire dans une galaxie.
Ces représentations sont utiles.
Mais elles sont construites depuis notre propre position.
Ce que nous appelons « petit » n’est petit que relativement à autre chose. Ce que nous appelons « grand » obéit à la même relation.
Et lorsque nous parlons d’un niveau « supérieur » ou « inférieur », nous risquons de transformer une commodité de représentation en propriété du réel lui-même.
Or rien ne nous autorise à considérer notre propre échelle comme une référence absolue.
Le réel pourrait comporter une multitude de niveaux d’organisation intriqués les uns dans les autres, peut-être sans limite accessible à notre connaissance.
Chaque niveau pourrait constituer une réalité organisée tout en participant à d’autres organisations. Il pourrait être traversé par des relations appartenant à plusieurs niveaux simultanément.
Et rien n’impose que cet ensemble possède un haut, un bas, un centre, une périphérie ou même une direction que nous puissions définir indépendamment de notre propre perspective.
Nous parlons d’échelles parce qu’il nous faut des mots.
Mais ces échelles ne doivent pas nécessairement être imaginées comme les barreaux d’une échelle matérielle, ni comme les étages d’un édifice.
Elles peuvent désigner avant tout des niveaux de description, d’organisation et de relation dont nous cherchons à comprendre l’articulation.
Une connaissance située
Cette hypothèse entraîne une difficulté fondamentale.
Nous appartenons au réel que nous essayons de comprendre.
Nous n’en sommes pas des observateurs extérieurs.
Nos instruments, nos théories, nos cerveaux, nos perceptions et nos mathématiques font eux-mêmes partie du monde qu’ils tentent de décrire.
Cela n’interdit évidemment pas la connaissance.
Une partie peut construire des représentations remarquablement puissantes de ce à quoi elle appartient.
Mais une question demeure :
Jusqu’où une perspective située peut-elle comprendre une réalité dont elle ne peut jamais sortir pour l’observer de l’extérieur ?
La difficulté n’est pas seulement liée aux limites de nos instruments.
Elle pourrait être liée à notre position même.
Comme la cellule hypothétique qui étudierait son environnement sans jamais rencontrer l’organisme comme un objet extérieur à elle, nous pourrions percevoir certains effets, certaines relations ou certaines régularités sans reconnaître les organisations auxquelles ils participent.
Non parce que celles-ci seraient surnaturelles.
Mais parce que nous serions déjà engagés en elles.
Une métaphysique ouverte, mais pas arbitraire
Reconnaître cette possibilité ne signifie pas que toutes les hypothèses se valent.
Dire « nous ne savons pas » ne signifie pas « tout est possible ».
Une hypothèse peut être compatible avec nos connaissances ; une autre peut les contredire.
Une proposition peut être soutenue par des observations ; une autre demeurer purement spéculative.
Une analogie peut être féconde sans devenir une preuve.
L’ouverture consiste donc à ne pas fermer prématurément le possible, sans pour autant transformer le possible en certitude.
Lorsque la physique quantique, la cosmologie, les neurosciences, la conscience ou certaines expériences humaines sont évoquées, elles doivent l’être dans cette perspective : lorsqu’elles permettent d’interroger les limites de notre description du réel et les relations possibles entre ses différents niveaux.
Le caractère contre-intuitif d’une théorie scientifique ne constitue pas une autorisation à lui faire justifier n’importe quelle intuition métaphysique.
Inversement, une expérience subjective n’est pas irréelle parce qu’elle est subjective.
Ce qui doit rester distinct est l’expérience elle-même et l’interprétation que nous en donnons.
Cette séparation entre ce que nous observons, ce que nous pouvons raisonnablement supposer et ce que nous ignorons est indispensable à toute réflexion sérieuse sur les limites du réel connaissable.
Et si notre niveau n’était qu’un niveau parmi d’autres ?
Revenons alors à la question initiale.
Et si le niveau depuis lequel nous percevons le réel n’était qu’un niveau parmi une multitude d’autres, intriqués les uns dans les autres, sans que nous puissions affirmer l’existence d’une échelle, d’une direction ou d’un point de vue absolus ?
Alors certaines de nos questions changent :
De quoi une réalité est-elle constituée ?
À quelles autres réalités participe-t-elle ?
Quelles organisations peuvent apparaître à partir des relations entre leurs constituants ?
Et surtout, que peut connaître un observateur qui appartient lui-même à ce qu’il cherche à comprendre ?
Ces questions ne supposent pas l’existence d’une architecture cachée du monde.
Elles invitent simplement à considérer que notre manière de découper et d’ordonner le réel pourrait ne pas correspondre à sa totalité.
Peut-être ce que nous appelons le réel n’est-il pas organisé autour de notre échelle.
Peut-être certaines frontières que nous croyons fondamentales ne sont-elles que celles que notre position nous permet de distinguer.
Peut-être appartenons-nous à des organisations que nous ne pouvons pas davantage percevoir dans leur totalité qu’une cellule hypothétiquement consciente ne pourrait percevoir l’être humain auquel elle appartient.
Et peut-être cette logique ne possède-t-elle ni commencement ni terme accessibles à notre regard.
Nous ne le savons pas.
Et c’est précisément pour cette raison que la question mérite d’être posée.
Car réfléchir au réel ne consiste pas nécessairement à remplacer une certitude par une autre.
Cela peut aussi consister à accepter de rester devant une question lorsque nos connaissances ne permettent pas encore de la refermer.
Ce que nous savons définit le territoire de notre connaissance.
Ce que nous pouvons raisonnablement envisager en dessine les frontières possibles.
Et ce que nous ignorons rappelle que le réel ne se limite peut-être pas à ce que nous sommes actuellement capables d’en percevoir.